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Non pas seul, mais solitaire : la biologie cachée de la (dé)connexion

  • Photo du rédacteur: Ellen Rabaey
    Ellen Rabaey
  • 18 déc. 2025
  • 6 min de lecture

La solitude ne se résume pas à être seul.


On confond souvent solitude et isolement, mais il existe une différence cruciale. Être seul est un état réel, tandis que la solitude est un sentiment de perte.


Des études montrent que l'on peut se sentir profondément seul même au sein d'un groupe, d'une famille, ou même d'une relation amoureuse de longue durée. La solitude ne se mesure pas au nombre de personnes qui nous entourent, mais à la qualité du lien : le sentiment d'être vu, compris et soutenu.


C'est l'absence de quelqu'un sur qui s'appuyer.


Un signal d'alarme biologique.


Vivek Murthy, ancien directeur général de la santé publique des États-Unis, a explicitement souligné que la solitude constitue un grave problème de santé publique. Dans ses travaux, il la décrit non pas comme une faiblesse émotionnelle, mais comme un signal d'alarme biologique, comparable à la faim ou à la soif. Ce signal nous avertit qu'un besoin vital n'est pas satisfait.


L'impact sur notre santé est considérable. La solitude chronique accroît le risque de maladies cardiovasculaires, de dépression et de troubles anxieux, de déclin cognitif et de mortalité prématurée. L'effet sur l'espérance de vie serait comparable à celui de fumer quinze cigarettes par jour.


Murthy est très clair à ce sujet : la solitude ne disparaît pas par des contacts sociaux superficiels, mais par des liens authentiques. C'est pourquoi il encourage si fortement à tendre la main : appeler quelqu'un, être présent, faire du bénévolat, s'investir dans sa communauté.


Le lien social comme nécessité biologique


Scientifiquement, Murthy a raison, car notre système nerveux n'est pas conçu pour tout porter seul. La théorie polyvagale (Stephen Porges) nous apprend que les êtres humains sont biologiquement sensibles au lien social. Un contact rassurant – une voix, un regard, une présence attentive – contribue à réguler notre système nerveux.


La recherche montre que la corégulation (se calmer ensemble) est un rempart essentiel contre le stress. En lien avec autrui, nous sommes plus résistants que seuls. Non pas parce que les problèmes disparaissent, mais parce que notre corps les traite différemment.


En psychologie du traumatisme, le soutien social est régulièrement cité comme l'un des facteurs prédictifs les plus importants de la guérison. Le traumatisme est déterminé non seulement par ce qu'une personne vit, mais aussi par son degré d'isolement face à cette épreuve.


Le paradoxe : que se passe-t-il si demander de l'aide est impossible ?


Et pourtant, un paradoxe douloureux se dessine. Pour de nombreuses personnes souffrant de traumatisme ou de stress chronique, demander de l'aide est précisément ce qu'il y a de plus difficile. Lorsque le système nerveux est en état d'alerte prolongée, la proximité n'est pas automatiquement perçue comme rassurante. Le contact peut alors sembler :

  • menaçant

  • épuisant

  • insupportable

  • ou tout simplement inaccessible.


Le problème ne réside alors pas dans un manque de volonté ou de lucidité, mais dans un corps qui ne se sent pas encore suffisamment en sécurité pour permettre la connexion.


Cela rend la solitude d'autant plus douloureuse : vous savez rationnellement ce qui pourrait vous aider, mais votre système vous bloque.


Ce n'est pas la grande perte, mais la petite.


La solitude naît souvent de l'absence de ces petits moments d'écoute et de complicité du quotidien : demander « Comment s'est passée ta journée ? », rire ensemble, ou porter des vêtements en apparence banals (par exemple : qu'est-ce qu'on mange ce soir ? Comment ce pantalon me va-t-il ?).


Les recherches sur les relations montrent que ce sont précisément ces micro-moments d'écoute et de complicité – de brèves interactions répétées d'attention et de reconnaissance – qui protègent les relations de l'isolement. La constance, et non l'intensité, semble être déterminante.


La solitude s'installe lorsque ces moments disparaissent. Non pas brutalement, mais lentement. Silencieusement. Sans qu'on s'en aperçoive.


Des relations sans fondement


Il est intéressant de noter que les recherches montrent que les personnes engagées dans des relations stables et enrichissantes vivent en moyenne plus longtemps que celles qui n'ont pas de lien durable. Même plus longtemps que celles qui se disent « heureuses d'être célibataires ».


Mais cela révèle un point essentiel : ce n'est pas la relation en elle-même qui compte, mais la façon dont on la vit.


Avez-vous le sentiment de former une équipe ?

Êtes-vous capables de gérer des projets ensemble ?

Y a-t-il suffisamment d'espace pour se détendre en présence de l'autre ?


Dans les relations où règne une absence de sécurité émotionnelle – où l'on se sent incompris, non soutenu ou en danger d'être soi-même – la solitude peut être vécue encore plus intensément que lorsqu'on est véritablement seul. Car les relations s'accompagnent d'attentes. Et lorsque ces attentes ne sont pas comblées, la douleur est plus vive.


La douleur de la proximité sans harmonie


Des experts comme Teal Swan et Gabor Maté la décrivent comme le sentiment de ne pas être accepté tel qu'on est vraiment. Lorsqu'il faut constamment s'adapter ou « faire plaisir » pour maintenir le lien, le système nerveux reste en état d'alerte maximale. Il y a proximité, mais pas de résonance. Le corps ne trouve pas de point d'ancrage, ce qui entre en conflit avec nos besoins biologiques les plus profonds de paix et de sécurité.


La solitude au sein de la proximité est souvent plus douloureuse que la solitude elle-même.

Car elle entre en conflit avec les attentes de notre système nerveux : connexion, harmonie, paix.

Lorsque ces sentiments ne se concrétisent pas, le corps reste en état d'alerte maximale.

Emprunter. Mais pas ensemble non plus.


L'essence de la solitude


La solitude n'est pas l'absence de personnes, mais l'absence d'un lien léger et naturel.


Pas pesant.

Pas thérapeutique.

Mais simplement… humain.


Une routine partagée.

Un fardeau partagé.

Un moment partagé.

Comme une habitude.

Sans pression.

Sans chercher à plaire.

Sans souffrir.


Alors, que pouvez-vous faire pour vous-même ?


Voici la nuance essentielle : le lien est un besoin biologique, mais il ne doit pas toujours passer directement par les autres.


Si le contact n'est pas (encore) possible, vous pouvez d'abord travailler sur votre regulation et mise en terre – des conditions qui aident votre système nerveux à se calmer, afin que le lien devienne à nouveau possible plus tard.


Votre environnement comme première relation

Les recherches en psychologie environnementale et en neuroarchitecture montrent que notre environnement physique influence directement notre réaction au stress.

Un espace peut « porter » le soutien lorsque les personnes (temporairement) ne le peuvent pas.

Plus précisément :

  • La verdure comme présence apaisante : les plantes réduisent le stress. Elles offrent la vie sans rien exiger, une présence bienveillante et sans jugement.

  • Des matières douces et chaudes : des textures comme la laine et le bois, ou un bain chaud et une couverture lestée, procurent au corps une sensation de réconfort, comme s’il était enveloppé et soutenu.

  • Lumière et rythme : une lumière douce et chaleureuse aide à sortir de l’état de veille. Les rituels quotidiens (comme un endroit fixe pour sa tasse de thé du matin) offrent au système nerveux la prévisibilité dont il a besoin.

  • Objets authentiques : les objets chargés d’histoire rappellent la continuité. Ils servent d’ancrage et disent : « J’appartiens à un endroit, j’ai un passé.»


Des ponts vers la guérison.

Outre l’espace physique, il existe d’autres moyens d’atténuer le sentiment d’isolement sans accroître immédiatement la pression sociale :

  • Animaux de compagnie : le contact avec les animaux active le système oxytocinergique. Un chien ou un chat est un corégulateur vivant, présent sans attentes complexes.

  • Histoires : S'immerger dans un livre ou un film active les mêmes réseaux neuronaux que les interactions sociales réelles. Le cerveau se sent temporairement moins seul grâce à la résonance relationnelle avec les personnages.

  • Écriture : Tenir un journal crée un espace d'écoute pour soi-même. C'est une façon de renouer avec son monde intérieur.


Votre foyer n'est plus un simple décor, mais un contexte de co-régulation. Un cocon sécurisant où se poser.


Enfin : se retrouver soi-même

La solitude n'exige pas de solution miracle ni un cercle social plus large. Elle requiert sécurité et présence authentique.

Ces interventions ne remplacent pas le lien humain, mais créent un contexte régulateur qui rend le système nerveux à nouveau réceptif.


Parfois, la guérison ne commence pas par la parole, mais par le retour à soi. Dans un lieu, avec un animal, ou à travers une histoire. Parfois, se connecter ne consiste pas à trouver quelqu'un directement, mais plutôt à créer un espace où l'on redevient accessible au monde et à soi-même.



 
 
 

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